Montaigne, Shakespeare, Avron et nous

 en hommage à Philippe Avron, dont la mort survint brutalement pendant le festival d’Avignon 2010

Il y a des rentrées où on voudrait vraiment faire autre chose que rendre hommage à la mémoire de quelqu’un. On voudrait simplement lever nos verres, célébrer la beauté de la vie et trinquer à son éphémère saveur en regardant l’automne s’installer. Il y a des moments dans la vie où on se demande si il n’y a pas des périodes, des lieux plus maudits que d’autres.

En septembre 2009, nous rendions hommage au créateur du festival off d’Avignon, le si frileusement snobé André Benedetto. Cette année : re rentrée, re septembre, et c’est à Philippe Avron que nous portons un dernier toast.

Oui, vraiment : putain de festival  ! On va finir par croire qu’il est maudit. A moins que ce ne soit ce mois de juillet. A moins que ce ne soit cette génération. A moins que ce ne soit le théâtre tout en…Arrête Bellier, tu dis des bêtises  ! Mais quand même, ça commence à faire beaucoup  ! Tous ces maçons de la pensée populaire qui décident de ne pas renouveler leur bail, de laisser le travail en plan. Pour un peu ça ressemblerait à une désertion. C’est tout une caravane qui lève le camp pour rebrousser chemin vers les étoiles. Et dans ce climat incertain où n’en finissent pas de s’amonceler des nuages chargés d’une drôle de poussière noire, on se sent plus orphelins, plus démunis que jamais.

Philippe Avron s’en est retourné. Fatigué de s’émerveiller. Avec lui s’en va une part de nous. Une part de ce théâtre si digne et si humble qui nous écarquilla les mirettes, élargit notre horizon et nos idées.

Si j’en parle ici, plus que de ceux qui récemment ont mis le cap sur l’ailleurs, c’est que Philippe Avron était un auteur interprête. Comme l’est Dario Fo, comme le fut Benedetto, comme bien d’autres. Il interprêtait ses propres textes, les laissant se féconder aux contacts de lectures plus anciennes, acceptant sur scène la compagnie de fantômes, leur laissant souvent la place et la parole, passeur d’humanité rayonnant du fond de « cette solitude peuplée ».

Philippe Avron n’était pas un tonitruant. Ohé les gars, c’était un jongleur  ! En équilibre à gué, entre le torrent de l’universel et le ruisseau de l’intime. C’était un distilleur de merveilles comme d’aucuns trouvent des perles. Il savait déclencher d’une pichenette, un tourbillon de mots qui nous mettait l’eau à la bouche, faisait la tête légère et donnait confiance en l’homme. Car Philippe Avron était du temps de l‘homme. Un temps que, quelquefois encore, le théâtre sait prendre pour parler de l’homme, pour fouiller l’hommerie et en extraire la pierre philosophale. Et un théâtre qui, comme dit Barthes, fait confiance à l’homme, est un théâtre éminement populaire.

Philippe Avron, bateleur, promenait ses points d’interrogation sur la scène du monde, avec cet air, toujours effaré que rien ne marche, que malgré les siècles et les siècles passés à ressasser les Grands Poètes, cette chose si bizarre que l’on nomme le monde continue à déraper, s’obstine à se ramasser le nez dans le caniveau. Mais rien ne semblait pouvoir oblitérer la confiance que lui, l’humaniste, avait une fois pour toutes, déposé en l’homme. Car Philippe Avron était un humaniste. Oui. Détenteur et passeur de cette chose si moderne, cette chose si précieuse et dont le besoin se fait tellement sentir aujourd’hui.

Lui qui avait su nous persuader qu’il était un saumon a finalement remonté le torrent pour s’allonger paisiblement dans la fraicheur de la source.

Dans un extrait de l’entretien vidéo qu’il accorda à BAT au mois d’avril 2008, on le voit prendre une respiration avant de lacher : « peut-être c’est fragile, peut-être ça n’ira pas plus loin… » et la phrase reste en suspens comme si aucune réponse n’était requise.

Et je crois que tout notre métier est là, métier de souffle comme d’encre. Dans cette suspension du temps qui pourrait être infinie et qui jamais ne dure. Une question qui n’attend de réponse qu’un silence complice.

Oui vraiment, avec la disparition de Avron, c’est un théâtre tout entier qui remballe. Un rideau est en train de se baisser. Dans le silence qui commence à s’étendre, la lueur de la servante reste là en sentinelle, solitaire et tremblotante…

Et comme à chaque disparition, je sais qu’il va falloir se taper la longue cohorte de ceux qui , en parlant de lui, ne parleront que d’eux, insistant plusieurs fois sur le fait qu’ils l’ont bien connu et donc qu’ils sont forcément importants, au moins autant que celui qui vient de partir et que ça, c’est franchement désespérant, laissons à ce funambule du haussement de sourcils le droit de conclure. Souvenons-nous et écoutons, c’était dans le Fantôme de Shakespeare :

« Où sont passés les fantômes ? Ils sont là, au théâtre

On le voit bien quand on reste seul dans un théâtre vide… Les ombres sortent de l’ombre et prennent un visage ou une voix :

 « Philippe ! Philippe ?… »

Philippe Avron Auteur-interprète

né le 18 septembre 1928 au Croisic (Loire-Atlantique) mort en théâtre le 31 juillet 2010

Michel Bellier