L’Asie aux yeux bleus

 À Burcu Çelik et Erdal Eksert

Savez-vous pourquoi la Mer Noire s’appelle la Mer Noire  ? Certaines légendes disent que c’est parce qu’elle porte le deuil des marins qui l’ont traversé. D’autres affirment qu’elle s’est teinte du désespoir des révoltés qui s’y sont perdus. D’autres prétendent encore qu’elle est si profonde que le ciel a rebroussé chemin et ne veut s’y mirer. Vous trouverez mille et une explications, toutes différentes les unes des autres. Que voulez-vous, les légendes c’est comme ça. La vérité est toute autre.

La vérité, c’est que la Mer Noire s’appelle la Mer Noire car elle a cessé d’être bleue. La Mer Noire s’appelle la Mer Noire car, à force de la fixer, les yeux des habitants de la rive turque en ont absorbé toute la couleur.

Si, si, je le jure  ! Pour savoir si je dis vrai : rendez-vous à Trabzon.

Trabzon, port turc sur la Mer Noire. Pas très loin de la Georgie. Trabzon, mon premier voyage en Asie. J’arrive d’Istanbul. C’est la première fois que je mets les pieds en Asie et les premiers asiatiques que je rencontre ont tous les yeux bleus  ! Et pas n’importe quel bleu. Un bleu immense, où se reflète l’histoire.

Trabzon contemple la Mer Noire de tous ses yeux bleus. 450 000 habitants aux yeux de Husky vous accueillent dans cette ville qui semble plus loin que ce qu’elle est réellement. Une des légendes qui courent sur elle raconte que les tuiles de ses toits sont fabriquées à Marseille.

A Istanbul, tout le monde parle anglais, mais ici, la Turquie est la Turquie. Ici, on ne sort pas sans interprète. Jusqu’ici tout va bien. Elle s’appelle Burcu, Burcu Çelik, elle est Stanbouliote, elle a les yeux noirs, elle est belle comme toutes les mers. Je ne la quitte pas d’un pas. Elle est mon guide, mon oreille, ma bouche, celle qui m’ouvre l’Asie d’un immense sourire. Moi, je ne suis que regard. C’est une sensation particulière. Destabilisante. Mais que peut-il se passer si, pour une raison ou une autre, elle ne peut plus être à mes côtés  ?

Autour de moi, la vie trabzonienne bat son plein. On me questionne. on voudrait savoir qui est ce Français venu de si loin et qui s’interesse à ce coin de Turquie qui n’est pas Istanbul. Je suis souvent réduit à enregistrer de façon visuelle. Images…couleurs…rires…une exposition Beckett…Le portrait du Grand Sam côtoyant celui d’Atatürk…Burcu mon guide, traduit…

Et puis, Burcu disparaît et me voilà seul. Le temps de m’en rendre compte, j’entends un « tea » retentissant qui m’invite au partage. Je fais ainsi la connaissance de Erdal Eksert. Écrivain, poète. Trabzonien. Au-dessus de sa barbe, deux grands yeux bleus dévorant de curiosité, gourmands de rencontre. Erdal ne parle ni anglais ni français. Pour ma part, mon turc se réduit honteusement à « bonjour, au-revoir, merci et bon appétit ». Nous buvons le thé, essayant d’échanger. Et très vite, nous nous rendons compte que nos mots ont trop de frontières. Qu’une vitre invisible nous sépare.

Et nous hommes de mots, habitués à la maitrise des idées, de l’impalpable couché en signes, nous voilà muets, incapables de trouver des ponts qui enjamberaient les frontières du langage. Nous traçons des signes dans l’air comme cow boys et indiens pactisant, moi Géronimo, toi John Wayne et réciproquement. Mais même ces signes dans l’espace, tracés avec lenteur, application, désir d’être lus par l’autre, nous ne les comprenons pas. Ces signes appartiennent à nos cultures mutuelles. Les miens sont chargés d’occident, les siens racontent les montagnes d’Anatolie, les siècles sacrés, où Persan et Grec viennent semer l’épice.

Nous traçons des signes, nous faisons des gestes, nous sommes là, à ce moment-là, en train de redécouvrir l’essence première du théâtre. Un théâtre d’avant les mots. Un théâtre où le mot n’est pas possible. Où le seul langage est une chorégraphie empotée qui finit toujours par échouer sur un haussement d’épaules, en signe d’impuissance. Nous les hommes du verbe, nous en voilà privés. Et nous voilà en train de réinventer un théâtre muet à la pantomime secrête. Un théâtre des origines. Au commencement était le geste. Un théâtre de la simplicité vitale.

Nous nous tenons chacun à l’extrémité de notre contrée. À la limite de notre intime territoire. Cognant du nez à ce que nous avons toujours refusé : une frontière. Qu’est-ce qu’une frontière pour un écrivain  ? Qu’est-ce qu’un territoire pour nous, qui faisons de la langue notre passeur universel  ?

Frustration de ne pouvoir se comprendre. Nous sommes venus l’un vers l’autre, chargés de mots, de métaphores et ces métaphores se dissolvent dans l’air.

Et puis revient Burcu. Enfin, les mots retrouvent leur place, leur sens. Et nous, nous retrouvons place au centre du discours. Fraternité. Sourires détachés de toute angoisse. Burcu.

Nous nous échangeons nos livres avec respect et amitié. Et je vois dans ce livre reçu et dans celui donné, livres que sans doute jamais ni l’un ni l’autre ne comprendront, un objet de troc comme pour sceller un pacte.

Me voilà de retour en France. De mon bureau, je regarde les tuiles des toits marseillais. J’ai dans les mains un livre étrange. Göresledim de Erdal Eksert. Armé d’un dictionnaire franco-turc, j’ai déchiffré approximativement la dédicace. Signes de papier aussi graphiques que l’étaient ceux que Erdal traçait dans l’air. Tadinda…umutla…Moi aussi Erdal, j’espère que tu aimeras mon livre. Mais est-ce bien l’important  ? L’important n’était-ce pas ce moment passé à chercher à se comprendre, à enjamber cette frontière invisible qu’est la langue, l’étranger. L’important, n’était-ce pas cet échange de livres, volumes de papier devenus, dans la paume de nos mains, aussi lourds, aussi précieux que l’or le plus pur  ?

Je sais pourquoi la Mer Noire s’appelle la Mer Noire. C’est peut-être pour que dans tout ce noir, nos images se reflètent avec plus d’intensité, nos gestes se détachent mieux.

Michel Bellier

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